Un entrepôt situé à Bessemer, dans l’État de l’Alabama (sud-est des États-Unis) a créé la surprise en initiant la création d’un syndicat au sein d’Amazon USA. Malgré les efforts du géant du commerce par internet pour mettre un terme à ce projet, un vote est actuellement en cours pour consulter les 5 800 salariés de l’entrepôt. Il pourrait ouvrir la voie à la syndicalisation de centaines de milliers de salariés au sein d’Amazon.

C’est une petite révolution qui se profile, depuis quelques semaines, chez Amazon USA. Pour la première fois, un syndicat est en passe de voir le jour, dans l’un des entrepôts de la multinationale, dans une région plutôt connue pour son conservatisme : l’Alabama. Tous les yeux du pays sont donc tournés sur la ville de Bessemer (environ 30 000 habitants), depuis qu’une élection s’y prépare.

En effet, les 5 800 salariés de l’entrepôt ont jusqu’au 29 mars pour se prononcer sur leur volonté d’être représentés par un syndicat (“union”). Si une majorité du “oui” l’emporte, ils pourront être défendus par le RWDSU, (Retail, Wholesale and Department Store Union), un des plus gros syndicats du pays. Cela ferait également de Bessemer le premier entrepôt syndiqué d’Amazon de tous les États-Unis.

Se débarrasser des salariés syndiqués

Un vote qui s’annonce tendu, dans un pays où le syndicalisme a plutôt mauvaise presse, en particulier dans les multinationales. L’hostilité d’Amazon envers les syndicats n’est un secret pour personne. Le géant du numérique est connu pour aiguiser sa stratégie en recrutant des consultants opposés au syndicalisme et licencier des salariés affichant des velléités syndicales.

Sans compter que le cadre législatif américain est assez confus, comme l’explique Marjorie Alexandre, Secrétaire confédérale au secteur International de FO. La convention internationale 87, portant sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, a été adoptée par les 187 pays membres de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), mais n’a jamais été ratifiées par les États-Unis.

Une surveillance permanente des salariés

Mais pourquoi vouloir se syndiquer maintenant ? Les conditions de travail chez Amazon sont régulièrement dénoncées. Marjorie Alexandre rappelle ainsi que la firme pratique une surveillance permanente de la productivité de ses salariés, les soumet à des rythmes effrénés et à une pression constante. Le tout avec des méthodes plus que douteuses : des caméras contrôlent les salariés et mesurent le travail, les temps de repos et même celui passé aux toilettes.

La direction d’Amazon peut se servir de ces éléments pour justifier un licenciement, ajoute t-elle. UNI global union [fédération syndicale internationale ndlr] a alerté sur la surveillance de masse biométrique. Amazon va jusqu’à utiliser l’intelligence artificielle pour traquer la productivité de ses salariés. Au programme, analyse des émotions des travailleurs, par leurs réseaux sociaux, les intonations de leur voix, ou encore les expressions de leur visage…. Des méthodes qui ont créé un ras le bol général ayant atteint un point critique depuis la crise sanitaire.

La pandémie comme catalyseur

En effet, la pandémie de 2020 a précipité les choses, analyse Marjorie Alexandre. Au-delà de l’ambiance de travail, l’épidémie de coronavirus a mis en lumière une série de problèmes. Des conditions de santé et de sécurité insuffisantes : les livreurs avaient très peu d’équipement de protection, même chose pour les travailleurs dans les entrepôts.

Sans compter qu’Amazon a très largement bénéficié de la pandémie, avec 83 milliards d’euros de chiffre d’affaires au troisième trimestre 2020, en augmentation de 40% par rapport à 2019. Un résultat colossal dont les salariés, qui ont continué à travailler en première ligne, sont loin d’avoir récolté les fruits… et qui a fait germer l’idée de se syndiquer.

Amazon a tout fait pour que le vote n’ait pas lieu, en tentant de le faire reporter, ce qui lui a été refusé par l’agence fédérale en charge des syndicats (NLRB). Mais le géant ne s’avoue pas vaincu, loin de là.

L’argument anti-syndicaliste d’Amazon ? Nous vous offrons déjà le maximum. L’entreprise, qui a ouvert l’entrepôt dans la ville de Bessemer en mars 2020 et y a créé plus de 5000 emplois à temps plein, se targue de payer ses salariés les moins qualifiés 15,30 dollars (12,67 euros) de l’heure, soit le double de la moyenne horaire dans le reste du pays, d’offrir une assurance santé compétitive et d’autres avantages. Mais face au vote qui se poursuit, le deuxième employeur du pays (plus de 800 000 personnes) n’hésite pas à décourager les salariés de Bessemer par d’autres méthodes.

Des méthodes de harcèlement syndical

Amazon crée un véritable climat anti-syndical, martèle la secrétaire confédérale. Des tracts sont distribués, des affiches apposées dans les toilettes, des réunions d’information sont organisées. Ils font croire aux salariés qu’ils perdront leurs droits s’ils font partie d’un syndicat et les invitent à économiser les 500 dollars que coûterait la cotisation. Un site internet a même été créé pour l’occasion : “doitwithoutunion” (“faites-le sans syndicat”). Des pratiques qui relèvent du harcèlement syndical.

Si le vote du 29 mars aboutit, il pourrait ouvrir la voie de la syndicalisation à des centaines de milliers de salariés chez Amazon, et dans tous les États-Unis.

Se fédérer face à un géant comme Amazon enverrait un signal positif pour des salariés du monde entier, souligne-t-elle. FO reste prudente, mais optimiste. En 2014, une autre tentative avait été engagée dans un autre État (Delaware), mais a été tuée dans l’œuf. Mais aujourd’hui, le contexte est très différent, avec notamment un projet de loi appelé PRO (“protecting the right to organize”, protéger le droit de s’organiser), soumis au débat dans les prochaines semaines.


Source: Éditoriaux de jean-claude Mailly