Prime Covid : 2000 euros en théorie mais pas en pratique


L’exécutif encourage les employeurs à verser une prime exceptionnelle de pouvoir d’achat aux salariés qui ont continué à travailler durant la crise sanitaire. Son montant défiscalisé peut désormais atteindre 2000 euros et ses conditions d’attribution ont été assouplies. Mais passés les effets d’annonce, à l’heure des comptes, beaucoup de salariés déchantent.

Cette prime exceptionnelle, ça fait partie de ces choses mises en avant par l’État, mais sans fixer de règles déterminées, dénonce Laurence Gilardo, secrétaire générale du SNTA-FO, syndicat majoritaire chez Casino. Au final, avec le doublement du montant de la prime, le mécontentement des salariés a doublé, mais personne n’a vu la couleur de ces 2000 euros.

Une ordonnance du 1er avril 2020 assouplit les conditions de versement de la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat (PEPA), mise en place en décembre 2019 après la crise dite des Gilets Jaunes. Selon la ministre du Travail, il s’agit, en pleine crise sanitaire liée au Covid-19, de récompenser les salariés au front qui tiennent leur poste de travail pendant cette période. C’est aussi un moyen pour les employeurs de lutter contre l’absentéisme dans les secteurs considérés comme indispensables à la continuité de la vie de la Nation, notamment dans le commerce.

La prime PEPA, exonérée de cotisations sociales et d’impôt, peut désormais être versée par toutes les entreprises et non plus uniquement par celles ayant passé un accord d’intéressement. Son plafond, qui était jusqu’à présent de 1000 euros, a été doublé pour passer à 2000 euros, s’il y a un accord d’intéressement dans l’entreprise. Sa mise en place peut se faire par accord collectif ou décision unilatérale de l’employeur. En revanche, elle ne peut être versée qu’aux salariés dont la rémunération ne dépasse pas trois fois le Smic annuel brut (55 419 euros).

Une prime recalculée au prorata du temps de présence

Un nouveau critère autorise la modulation du montant de la prime en fonction des conditions de travail durant la crise sanitaire. Cela permet de cibler plus particulièrement les salariés les plus exposés, comme les caissiers ou les livreurs, ou d’en exclure d’autres, notamment ceux en télétravail, même s’ils participent eux aussi à la poursuite de l’activité de l’entreprise. Le délai de versement la prime a également été prolongé de deux mois, jusqu’au 31 août 2020.

Ceux qui pourront la percevoir s’en satisferont évidemment (…) mais il ne faut absolument pas que ce soit une prime de risque, avait averti le secrétaire général de FO Yves Veyrier sur RFI, le 1er avril. Il avait également alerté sur le fait que tout le monde ne va pas toucher cette prime ou au même niveau (…) selon la santé financière des entreprises.

A métier égal, prime égale, abonde Carole Desiano, secrétaire fédérale chargée de la grande distribution à la FGTA-FO. Elle rappelle cependant qu’une prime ne se substituera jamais à la mise en œuvre des moyens de protection suffisants et d’organisation du travail assurant la sécurité des salariés et à une juste rémunération qui reconnaisse leur investissement en cette période.

Dans le commerce, les salariés sont souvent en première ligne face aux risques de contamination. Plusieurs enseignes comme Auchan ou Kingfisher, maison-mère de Castorama et Brico Dépôt, ont annoncé dès la fin mars le versement d’une prime de 1000 euros. Mais une fois les conditions d’attribution dévoilées, les salariés ont vite déchanté, car elle sera versée au prorata du temps de présence et de travail dans l’entreprise.

Ainsi, chez Auchan, la prime forfaitaire de 1000 euros promise à 65 000 salariés des magasins, entrepôts, drives, services de livraison à domicile et site d’e-commerce –pour saluer leur exceptionnel engagement dans la crise sanitaire actuelle– ne sera versée en intégralité qu’à ceux ayant travaillé au moins 28 heures hebdomadaires en moyenne.

Une prime aléatoire dans les magasins franchisés ou indépendants

Idem dans le groupe Casino (Franprix, Monoprix, Casino…) où la prime de 1000 euros sera versée au prorata du temps de présence. Pour la toucher en entier, il faut avoir travaillé à temps plein du 15 mars au 11 mai, dénonce Laurence Gilardo. Les étudiants avec des contrats de 10 heures par semaine ne vont quasiment rien toucher alors qu’ils se sont retrouvés exposés aux miasmes pendant 8 semaines, et on sait que la contamination peut se faire en 15 minutes.

La prime sera versée le 10 juin avec le salaire du mois de mai. Mais si les salariés embauchés en CDD et en intérim durant le confinement pour remplacer des salariés en arrêt maladie ne sont plus dans les effectifs à cette date-là, ils ne toucheront rien, c’est totalement scandaleux, fulmine-t-elle.

Les conditions sont moins restrictives chez Carrefour, où la prime de 1000 euros sera versée fin mai à presque tous les salariés – à l’exception de ceux du siège – soit 85 000 personnes. Sont concernés tous les salariés en CDI, CDD, à temps complet ou partiel, y compris les contrats de professionnalisation, les apprentis, les étudiants et les intérimaires qui étaient dans les effectifs de l’entreprise le 30 avril 2020 et présents au moins un jour sur site avant le 3 mai.

Une autre problématique se pose dans les réseaux d’indépendants (Leclerc, Système U), où le versement de la prime reste au bon vouloir de chaque directeur de magasin. En revanche, une prime de 1000 euros, là aussi au prorata du temps de travail, est actée dans la logistique chez ITM-Mousquetaires et U-Log pour les salariés qui se rendent sur leur lieu de travail, qu’ils soient en CDI, CDD ou intérim.

La FGTA-FO revendique aussi une prime pour les salariés des magasins franchisés (Casino, Auchan, Carrefour, Leader Price, Franprix, Monop’). Ces travailleurs sont en première ligne et, sans la pression des groupes, les franchisés ne feront rien, a alerté Dejan Terglav, secrétaire général de la FGTA-FO, dans Le Monde le 1er avril.

Chez PSA Retail, FO obtient une prime par jour travaillé

Dans l’agroalimentaire, où les salariés sont aussi sur le pont, les employeurs accordent également des primes. Mais là aussi, elles peuvent être versées au prorata du temps de présence, comme chez Herta. Dans les faits, peu de gens auront les 1000 euros car beaucoup avaient encore de congés à poser avant fin mai, d’autres sont en télétravail, dénonce Stéphane Riffault, délégué central FO.

Chez Panzani, où la production a explosé depuis le début du confinement, la prime exceptionnelle, négociée en plusieurs étapes, atteint désormais 1500 euros pour les salariés qui travaillent sur site. La direction peut monter jusqu’à 2000 euros, rappelle Florent Picano, délégué FO. Je reviendrai à la charge en juin si nous sommes toujours dans la même configuration.

Le secteur de l’industrie, lui, est quasiment à l’arrêt depuis le début du confinement. Mais quelques activités subsistent. Chez PSA Retail, réseau de garages du groupe, une prime PEPA de 150 € par semaine complète sera versée aux salariés volontaires travaillant pendant le confinement. FO, syndicat majoritaire, a obtenu qu’elle soit déclenchée par journée travaillée (30 € par jour) et versée aux salariés affectés à l’activité dépannage/remorquage.

Dans le secteur, les négociations portent davantage sur la rémunération du chômage partiel et l’encadrement de la prise de congés payés que sur la prime, indique Jean-Yves Sabot, secrétaire fédéral de la branche des services de l’automobile à FO Métaux.

Dans les banques, Mireille Herriberry, responsable de FO-Banques, a pris note de promesses d’employeurs, mais rien n’a encore été acté.

Chez Sanofi, 100 euros pour les télétravailleurs, 4 milliards pour les actionnaires

Dans le secteur de la pharmacie, seul Sanofi – fabricant du Doliprane – a prévu de verser une prime exceptionnelle aux salariés. Mais son montant, fixé par décision unilatérale de l’employeur, n’est aucunement en rapport avec les moyens financier du groupe qui a enregistré une hausse de 6,9% de son chiffre d’affaires au premier trimestre 2020.

Initialement, la direction avait prévu de verser aux salariés mobilisés sur le terrain une prime exceptionnelle correspondant à 15% du salaire. Plusieurs débrayages ont eu lieu mi-avril sur des sites du groupe comme chez Sanofi Pasteur à Marcy-l’Etoile (69). Une revalorisation de la prime faisait partie des revendications des grévistes. Le groupe a finalement annoncé le 20 avril que son montant sera de 1500 euros. Pour en bénéficier, il faut avoir été présent sur site au moins un jour par semaine entre le 16 mars et le 11 mai 2020.

Chez Sanofi SAG, qui regroupe les fonctions support, 673 salariés sur 3800 sont éligibles à la PEPA. Parmi eux, seulement 33 personnes toucheront les 1500 euros. Les 640 autres percevront… un forfait de 100 euros. Chez SAG, où il y a essentiellement des cadres, 95% des salariés sont en télétravail avec des horaires à rallonge, ils sont exténués, et ils toucheront 100 euros, déplore Pascal Lopez, délégué central FO chez Sanofi-SAG. A côté de ça, Sanofi a versé 4 milliards d’euros de dividendes aux actionnaires le 28 avril. Le groupe sait où trouver de l’argent quand il en a besoin.


Source: Éditoriaux de jean-claude Mailly

Quitter la version mobile