La crise économique s’abat sur moult secteurs dont celui de la sidérurgie. A Fos-sur-Mer, les salariés d’ArcelorMittal redoutent un arrêt momentané de l’usine et les conséquences sociales qui en découleraient. Sur le site comme à l’échelon fédéral, FO milite activement pour que les pouvoirs publics et l’Europe soutiennent cette filière industrielle notamment au plan de ses investissements en faveur de l’environnement. La demande syndicale est intense aussi sur la nécessité de relocalisations sur le territoire national pour mettre fin à la dépendance en matière de production d’acier et pour créer des emplois. Visite dans le secteur des hauts-fourneaux et de ses revendications.

Depuis le 23 mars, le quotidien des salariés du site sidérurgique d’ArcelorMittal de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) se décline sur le mode de l’incertitude. A cette date, un des deux hauts-fourneaux du site a fermé. Dans le contexte de la crise Covid, la direction envisageait, en cas de non-redémarrage de l’économie, de fermer à la fin juin le deuxième haut-fourneau. Mais cette manœuvre qui s’appelle « mettre sous cocon » est longue. On n’éteint pas un haut-fourneau comme un poste de radio. Il faut faire descendre petit à petit la température de la structure puis nettoyer pour pouvoir redémarrer ultérieurement sans problème.

Pour remettre en route un haut-fourneau, il faut un mois et demi. indique David Thourey, délégué syndical central (DSC) chez ArcelorMittal Méditerranée. L’éventuelle mise sous cocon des deux hauts-fourneaux du site -lequel compte 2500 salariés et quelque 1500 sous-traitants- posait aussi le problème de la cokerie (transformation du charbon en coke). Pour demeurer en état de fonctionnement, sans casse à l’intérieur, cette unité qui alimente les hauts-fourneaux doit être maintenue à haute température (au minimum 900 degrés).

La possible fermeture des deux hauts-fourneaux du site sidérurgique (un des deux d’ArcelorMittal Méditerranée avec Saint-Chély-d’Apcher en Lozère/200 salariés) inquiétait donc aussi au plan de l’avenir de la cokerie. Le 17 avril, le syndicat FO Métaux de Fos indiquait d’ailleurs que la direction du site et des experts du groupe travaillaient sur un projet de mise en place d’un mélangeur de gaz afin de maintenir les fours de la cokerie à une certaine température pour éviter toute détérioration pendant la mise sous cocon de l’usine, car le seul outil que nous ne pouvons pas arrêter est la cokerie, au risque de ne plus pouvoir la redémarrer. Et donc, de ne pouvoir relancer la production.

Un algorithme qui calcule le coût de production tonne/homme

Alors que Fos fournit de l’acier à l’industrie automobile, au secteur de l’électroménager, pour la construction des navires (Fos fournit les chantiers navals de Saint-Nazaire) mais aussi des ponts (l’acier du viaduc de Millot vient de Fos par exemple) ou encore pour la fabrication des canettes de boisson, ne pas pouvoir redémarrer le site assez rapidement ferait courir le risque de perdre des commandes.

Elles pourraient partir ailleurs, à la concurrence, ou être honorées par d’autres sites Mittal, hors de France, ce qui revient globalement au même puisque le groupe, par ses méthodes, les place tous en concurrence. Et dans cette stratégie, les disparités sociales, salariales et fiscales entre les pays sont bien sûr les instruments d’un dumping qu’exerce Mittal au plan mondial et comme d’autres, avec virtuosité. Il existe même au sein du groupe un algorithme qui calcule le coût de production tonne/homme s’irrite Lionel Bellotti, secrétaire fédéral FO Métaux et membre du bureau du Comité Stratégique de Filière Mines et Métallurgie.

Le militant est irrité par l’affirmation patronale d’un soi-disant coût de main d’œuvre sur les sites à chaud (tel Fos), estimé entre 10% et 12% du coût de production. Je demande à voir ! peste Lionel Bellotti soulignant que pour abaisser les coûts de production dans ce secteur, au lieu de vouloir diminuer toujours et encore le coût du travail et de s’attaquer aux effectifs il serait judicieux d’étudier d’autres économies possibles, l’organisation de la logistique par exemple.

L’ensemble de la filière a réduit la voilure

A Fos, dont les clients se situent principalement dans des pays du bassin méditerranéen, les marges dégagées sont très réduites et il n’y avait pas de bénéfices avant la crise. Comme d’autres sites industriels, Fos, qui a déjà subi les conséquences de la crise de 2008, ne peut se permettre de voir filer les clients. Or, il y a un risque que les sites d’Espagne et d’Italie percutent le marché de Fos indique Lionel Bellotti rappelant que FO Métaux demande toujours au groupe Mittal d’apporter des chiffres concernant l’état de la répartition des commandes, et donc de la charge des sites, en fonction du marché. Et dans un prolongement logique, FO demande qu’il y ait une répartition des commandes au niveau européen.

Déjà, bien avant la crise actuelle du même niveau que celle de 2008, l’ensemble de la filière sidérurgique a réduit sa voilure. De son côté, analyse encore le secrétaire fédéral, le groupe Mittal, appliquant une pure logique financière, veille surtout à maintenir le niveau compétitif de ses prix et à réduire sa dette. L’inquiétude est donc de mise au regard de l’évolution du marché sur fond de crise économique. Je suis inquiet pour les emplois souligne Lionel Bellotti. L’avenir de Construction d’ArcelorMittal France est une des sources d’inquiétude. On craint que le groupe, dans une pure logique financière et pour résorber des dettes ailleurs, soit sur le point de s’en séparer, alors que ce secteur fait des bénéfices ! Nous sommes donc très vigilants.

ArcelorMittal refuse de mettre la main au porte-monnaie

Retour à Fos. La semaine dernière indique le DSC FO, David Thourey, la direction, qui cherche des nouveaux clients, a annoncé que l’éventuelle fermeture du deuxième haut-fourneau était repoussée à mi ou fin juillet. Autant dire que l’annonce a procuré un certain soulagement chez les salariés dont 46% connaissent déjà chômage partiel et/ou télétravail.

Alors que le reste de l’effectif (54%) est actuellement en présentielle, la fermeture du deuxième haut-fourneau signifiait que le nombre de salariés sur site allait encore descendre, à 20% cette fois et avec toutes les conséquences sociales que cela induit.

Si les cadres en chômage partiel perçoivent l’intégralité de leur salaire (selon la convention de la métallurgie), ce n’est pas le cas des ouvriers et des Etam (agents de maîtrise). Par les dispositions de soutien aux entreprises et aux salariés, décidées en mars dans le cadre de la loi d’urgence sanitaire, l’État et l’Unedic prennent en partie à leur charge les mesures d’activité partielle. Les salariés perçoivent donc 84% du salaire net. Mais ArcelorMittal refuse de compenser pour un salaire intégral déplore David Thourey.

Les propositions de FO pour le maintien du salaire

Tant au plan national avec la fédération des Métaux qu’à l’échelon de Fos-sur-mer (où FO est la 3e organisation syndicale sur le site avec 25% des suffrages), FO a demandé que soient trouvées des solutions pour le maintien du salaire en activité partielle. Le syndicat a fait des propositions dès le 9 avril, lors d’un CSE extraordinaire.

Il a proposé, entre autres une monétisation du compte épargne temps. Celle-ci est possible via un accord (CAP 2020), lequel toutefois ne concerne pas toutes les entités du groupe. Par ailleurs, tous les salariés ne disposent pas d’un CET. FO a donc complété ses revendications, demandant notamment que les salariés, sur la base du volontariat, puissent monétiser des jours venant d’autres compteurs dans le cadre de ce que permet la loi (CP, RTT, jours consolidés, astreinte, COR…). Le syndicat a aussi demandé la création d’un fonds de solidarité et la possibilité́ de revenir sur les jours de CP, RTT, jours consolidés … sur le 2e trimestre.

De son côté, ArcelorMittal Fos qui a d’ores et déjà fait une demande auprès des pouvoirs publics d’un renouvellement des mesures de chômage partiel pour les prochains mois ne semble pas décidé à mettre la main au porte-monnaie déplore David Thourey.

La question cruciale des investissements

Les soucis des salariés vont cependant bien au-delà de ce problème. L’inquiétude sur une possible mise à l’arrêt momentanée du site les renvoie en effet à celle concernant l’état de santé du site. S’il affiche au compteur quarante années de fonctionnement, ce qui en soi ne constitue pas un problème, les soins qui devraient lui être apportés ne sont pas vraiment patents.

Ainsi, paradoxe, pour cette implantation géographique méditerranéenne qui revêt une importance commerciale pour le groupe, il n’y a pas eu les investissements industriels attendus s’indigne David Thourey. Les salariés craignent, qu’en l’absence de ces investissements, le site (qui a bénéficié du crédit d’impôt CICE ces dernières années) soit un jour sacrifié.

Pour faire face à la crise actuelle mais aussi pour réaliser les investissements nécessaires, notamment au plan du respect de l’environnement, le site a besoin d’aide appuie David Thourey. Et cette aide, insiste le délégué, doit s’inclure dans une politique européenne sur l’acier et venir aussi, au plan national, des pouvoirs publics.

Le 20 mai, les syndicats de Fos, dont FO, participaient à une table ronde avec des représentants des collectivités locales et de la Région, des représentants de l’État (préfet et sous-préfet), un représentant régional de l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) et la direction d’ArcelorMittal Méditerranée. Pour le directeur de Fos, cette crise économique est profonde et va s’inscrire dans la durée, elle exige que nous nous adaptions pour plusieurs trimestres. Concernant les efforts à fournir pour une industrie décarbonée, il a encore déclaré, nous sommes proactifs sur l’environnement et voulons poursuivre les investissements à Fos : l’entreprise continue de s’engager, nous avons aussi besoin d’accompagnement et de soutien pour solliciter les aides auxquelles nos différents projets sont éligibles.

Avant la crise, indique David Thourey, ArcelorMittal envisageait pour Fos un plan d’investissement de 200 millions d’euros pour l’environnement. Désormais, le site souhaiterait que des aides publiques puissent participer la réalisation de ce projet.

Pour ne pas être dépendant, il faut relocaliser

La question des investissements pour produire de l’acier vert, moins polluant, se pose bien au-delà de Fos. Ce qui n’empêche pas les paradoxes… <q<La commission européenne explique qu’il faut produire “propre“. Mais les concurrents des sites sidérurgiques européens, ce sont les Russes, les turcs… Or, à eux, on n’impose pas des normes environnementales dont le respect a forcément un coût pour les entreprises, explique Lionel Bellotti. Il faut donc que chaque pays européen, mais aussi l’Europe, donne les moyens pour ces investissements, par la recherche et développement (R&D) par exemple, poursuit le secrétaire fédéral.

Les demandes d’investissements, de toute nature, pour la filière sidérurgique ainsi que de protection à l’échelon européen occupent une place importante dans le travail mené par les syndicats du secteur, par FO particulièrement. Ainsi à l’initiative de FO Métaux, plusieurs syndicats préparent actuellement une lettre qui sera adressée à l’Union européenne. Il s’agit de demander des mesures de protection pour le périmètre sidérurgique, notamment le retour de taxes sur les produits importés précise Lionel Bellotti.

La demande syndicale, d’une protection de la filière, à l’échelon national, est tout aussi vive. Notre réflexion, au sein du Comité stratégique de filière Mines et Métallurgie, nous porte à dire qu’il ne faut pas être dépendant de la production extérieure. Cela implique donc si l’on veut affirmer en France le caractère stratégique de la sidérurgie de mettre en œuvre des relocalisations de la production poursuit le militant qui participera le 29 mai à une réunion du Comité stratégique.

Relocaliser apporterait une diminution de certains coûts

Celui-ci, à la demande de FO, travaille sur les relocalisations du secteur explique Lionel Bellotti. Et le militant de citer un exemple qui devrait à la fois impacter positivement l’emploi, améliorer l’indépendance au plan de la production, supprimer certaines aberrations commerciales coûteuses au plan national et permettre de lutter efficacement au plan de l’environnement. La France exporte la ferraille mais doit importer l’acier, le produit fini ! Ne serait-ce pas intelligent alors de relocaliser des sites d’aciéries électriques (qui transforment la ferraille en acier, Ndlr) ? Ce serait retrouver du sens. insiste Lionel Bellotti.

Et le militant liste les avantages qu’il y aurait à une telle relocalisation. Même si les aciéries électriques ne sont pas capables de produire toutes les nuances d’acier comme les hauts-fourneaux, c’est un non-sens de ne pas les placer dans le dispositif de production sur le territoire. Elles génèrent 30% de CO2 de moins que les hauts-fourneaux et l’acier qu’elles produisent est recyclable à l’infini. Pouvoir fabriquer des produits finis sur le territoire présenterait ainsi de multiples gains : cela réduirait notamment les coûts sur la logistique, le transport et améliorerait le respect de l’environnement. Des avantages qu’il serait dommage d’ignorer.


Source: Éditoriaux de jean-claude Mailly